Nous pouvons donner beaucoup dans une relation et rester profondément centrés sur nous-mêmes.
Nous offrons une attention, un cadeau ou un repas. Pourtant, derrière ces gestes, le partenaire peut continuer à occuper une seule fonction : produire notre bonheur.
Le problème ne se trouve donc pas uniquement dans ce que nous donnons. Il se trouve aussi dans la place que l’autre occupe dans notre raisonnement.
Le génie de la lampe
Nous entrons rarement dans une relation les mains vides. Nous arrivons avec nos rêves, nos blessures et l’image de ce que l’amour devrait nous apporter.
Nous voulons être écoutés, désirés, soutenus et rassurés. Nous voulons parfois une famille, une sécurité ou quelqu’un qui nous aide à oublier une ancienne souffrance.
Sans nous en rendre compte, nous confions alors au partenaire le rôle du génie de la lampe.
Sa mission devient de réaliser nos souhaits, réparer ce que d’autres ont cassé et rester disponible lorsque nous avons besoin d’amour.
Bien sûr, nous faisons aussi des choses pour lui. Mais cherchons-nous réellement son bonheur, ou entretenons-nous surtout la personne dont nous attendons qu’elle produise le nôtre ?
Une personne peut offrir quelques joies tout en exigeant une disponibilité permanente. Son geste ressemble à un cadeau, mais fonctionne comme un investissement secret.
Influencer n’est pas utiliser
Toute relation contient de l’influence.
Quand nous offrons un cadeau, nous espérons provoquer une émotion. Quand nous valorisons l’autre, nous voulons qu’il ressente sa valeur. Dans l’intimité, nous cherchons aussi à lui donner du plaisir.
Cette influence reste bienveillante lorsque le bonheur de l’autre possède une valeur en lui-même et que sa liberté demeure entière.
Elle devient une instrumentalisation lorsque sa joie sert surtout de bouton sur lequel nous appuyons.
Préparer son repas préféré pour lui faire plaisir n’a pas le même sens que le préparer uniquement pour obtenir un accord. Dans les deux cas, nous espérons un effet. Dans le second, l’autre devient un moyen.
Espérer une réciprocité ne salit pas automatiquement le geste. La question est plus précise : si l’autre ne donne pas exactement ce que nous attendions, ce que nous lui avons offert conserve-t-il une valeur ?
Si la réponse est toujours non, nous ne donnions peut-être pas. Nous négociions en silence.
L’égoïsme commence quand notre intérêt devient l’unique centre
Penser à soi est nécessaire. Nous avons un corps, des besoins, des projets et une dignité qui ne disparaissent pas dans le couple.
L’égoïsme relationnel commence lorsque notre intérêt devient le centre unique et que l’autre sert surtout à le satisfaire.
Ses attentes comptent moins parce qu’elles ne sont pas les nôtres. Ses émotions paraissent excessives parce que nous ne les ressentons pas. Ses projets deviennent secondaires parce qu’ils interrompent les nôtres.
Le partenaire nous parle d’un projet important. Nous écoutons sans chercher ce qu’il représente. Il nous dit qu’un comportement le blesse. Nous répondons que ce comportement ne nous aurait pas blessés.
Le monde de l’autre reste étranger non parce qu’il est inconnu, mais parce qu’il ne modifie rien.
La différence n’autorise pas l’indifférence
« Tu as ta manière de voir et j’ai la mienne. »
La phrase est vraie. Le partenaire n’est pas notre copie.
Mais la différence devient parfois une excuse élégante pour ne rien apprendre.
Nous ne sommes pas obligés d’être passionnés par son projet pour nous intéresser à la joie qu’il lui apporte. Nous ne devons pas ressentir sa blessure de la même manière pour reconnaître qu’elle existe.
Comprendre ne signifie ni approuver chaque demande, ni adopter toutes ses priorités. Cela signifie accepter qu’une décision commune ne puisse pas traiter son monde comme s’il ne comptait pas.
La complémentarité se construit lorsque ce que nous ne partageons pas spontanément reçoit quand même une place dans le couple.
Comprendre un plaisir qui n’est pas le nôtre
Nous pouvons ne pas aimer une activité et comprendre qu’elle nourrit notre partenaire. Son intérêt ne devient pas un caprice du seul fait qu’il ne réveille pas la même chose en nous. L’attention au monde de l’autre commence parfois par cette reconnaissance.
Imaginons qu’un projet artistique lui apporte de la fierté, tandis que nous n’y voyons qu’une dépense de temps. Nous pouvons chercher ce qu’il y trouve, puis discuter des moyens et des engagements concernés. Comprendre la fonction ne nous oblige pas à accepter tout coût. Cela empêche seulement de juger l’effort comme s’il ne produisait rien.
La réciprocité exige aussi que notre propre monde soit entendu. Une place donnée à l’autre ne signifie pas que ses préférences dominent automatiquement les nôtres. Nous cherchons une organisation où les deux existences restent visibles.
Le partenaire cesse alors d’être un étranger utile : nous ne le connaissons plus seulement par ce qu’il nous fournit. Nous apprenons ce qui le fait vivre, afin que notre manière de construire n’utilise pas sa présence tout en ignorant sa vie.
Faire entrer l’autre dans notre raisonnement
Faire entrer le partenaire dans notre raisonnement ne signifie pas lui remettre le gouvernement de notre vie.
Cela signifie que son existence modifie réellement certaines décisions.
Avant de choisir, nous demandons ce que ce choix lui fera vivre. Avant de refuser, nous cherchons ce que sa demande représente. Avant d’exiger un effort, nous regardons la valeur que nous apportons.
Le partenaire reste une personne distincte. Son bonheur entre simplement dans le projet commun.
C’est peut-être là que le « nous » commence : lorsque le bien de l’un, le bien de l’autre et celui du couple peuvent être consultés dans la même décision.
Penser à soi n’est pas ne penser qu’à soi
Cette distinction empêche aussi une injustice.
Lorsqu’une personne s’est longtemps oubliée, son recentrage peut ressembler à de l’égoïsme. Elle protège son temps, refuse certains sacrifices et ne répond plus immédiatement à toutes les demandes.
Regardons ce qui a précédé.
Peut-être a-t-elle veillé sur le couple jusqu’à découvrir que personne ne veillait sur elle. Ce que nous appelons égoïsme est parfois une personne qui se souvient qu’elle existe.
Se soucier de soi sans s’effacer n’est pas ne se soucier que de soi.
Une relation durable demande une valeur réelle pour chacun. Cette valeur ne revient pas nécessairement sous la même forme. La réciprocité n’est pas une comptabilité, mais une circulation visible.
Donner davantage n’est donc pas toujours aimer mieux.
Il faut comprendre ce qui fait du bien à l’autre, laisser son monde influencer le nôtre et vérifier que deux personnes trouvent réellement une place dans la logique du couple.
Son monde entre-t-il dans mon raisonnement ?
Qu’est-ce que j’attends de l’autre sans regarder son monde ?
Quel cadeau cache encore une négociation silencieuse ?
Quelle demande ai-je écartée parce que je ne la ressentais pas ?
Quel choix pourrait intégrer son bien sans effacer le mien ?
Mon partenaire est-il une personne ou une fonction dans mon raisonnement ?


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